Même les cow-girls ont du vague à l’âme
Dernières lectures , Littérature / juillet 26, 2020

Tom Robbins. Même les cow-girls ont du vague à l’âme, 10/18 : Paris, 1978 (édition originale : 1976), 575 p. South Richmond était un quartier de trous de souris, de rideaux de dentelle, de catalogues de chez Sears, d’épidémies de rougeole et de sandwichs au salami où les hommes s’y connaissaient plus en carburateur qu’en clitoris.La chanson L’amour est une chose de toute beauté n’a pas été composée à South Richmond.On a vu des boîtes de nourriture pour chiens plus mirobolantes que South Richmond, des engins explosifs plus tendres.South Richmond fut colonisé par une race de psychopathes maigres et au visage décharné, qui vous auraient vendu tout ce qu’ils avaient, c’est-à-dire rien, et qui vous auraient tué pour ce qu’ils ne comprenaient pas, à savoir tout. p. 36 Le sac de papier marron est le seul objet produit par l’homme civilisé qui paraisse avoir sa place dans la nature.Froissé en boule, comme le cerveau fossilisé d’une dryade, semblant avoir survécu aux intempéries, paraissant assez grossier pour être le résultat d’une lente évolution naturelle, d’un brun n’ayant rien à envier au marron sombre, sale mais pur, de la pelure de pomme de terre ou de cacahouète, d’une parenté avec l’arbre (le…

Solénoïde

Mircea Cartarescu Solénoïde, Éditions Noir sur Blanc : Paris, 2019, 791 p. A chaque instant de notre vie, nous opérons des choix, ou nous sommes poussés par un souffle de vent dans une direction plutôt que dans une autre. La trajectoire de notre vie se solidifie sur notre passage, se fossilise et acquiert de la cohérence mais aussi la simplicité du destin, alors que nos vies qui auraient pu être, qui auraient pu se détacher à chaque instant de la gagnante, restent des lignes en pointillé, fantomatiques : des créodes, des différences de phase quantique, diaphanes et fascinantes comme des tiges qui végètent dans une serre. Je cligne des yeux et ma vie se ramifie, car j’aurais pu ne pas cligner et alors j’aurais été un autre, toujours plus éloigné de celui qui a cligné des yeux, comme s’éloignent des rues disposées en rayons autour d’une place étroite. A la fin, je serai enroulé comme par un cocon de fils translucides de milliards de vies virtuelles, de billions de voies sur lesquelles j’aurais pu m’engager, changeant de manière infinitésimale l’angle de progression. Nous nous retrouverons, après l’aventure d’une vie, mes milliards de moi, possibles, probables, accidentels et nécessaires, chacun arrivé…

Tendre est la nuit
Littérature / novembre 11, 2019

Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit, Paris : Belfond, 1985 (édition originale : 1934) Ils se déplaçaient avec précision et circonspection, comme le fait une main qui ramasse des éclats de verre. Personne ne semblait avoir réussi, ni de lui-même, ni en groupe, à maîtriser complètement cet environnement, alors que le propriétaire d’une œuvre d’art, aussi hermétique soit-elle, réussit toujours à la maîtriser. Personne ne semblait savoir très exactement ce que représentait cette pièce, car elle marquait un passage, une évolution vers quelque chose d’autre, qui serait tout sauf une pièce. C’était donc aussi délicat de s’y déplacer que de monter un escalier roulant trop bien encaustiqué. p. 97 Lorsqu’on s’habitue à l’indifférence, ou qu’on la laisse s’atrophier, on finit par se sentir vide. Dick s’était habitué à se sentir vide de Nicole, et il la soignait contre sa volonté, en refusant toute contrainte émotionnelle. On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus ou moins aux comportements de la peau. Il ne se passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Les blessures sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être plus qu’une pointe d’épingle. Elles demeurent toujours des blessures. Il faudrait plutôt…

Le combat du siècle
Littérature / mai 11, 2019

Norman Mailer. Le combat du siècle, Paris : Denoël, 2008 (1e éd. 1975), 324 p. (Folio) Notre sage avait un défaut : il ne s’excluait pas de ses écrits. Non content de décrire les faits dont il était témoin, il évoquait aussi le petit effet que lui-même produisait sur le cours de ces événements. Ce vice avait le don d’irriter les critiques, qui parlaient de nombrilisme et des aspects peu attrayants de son narcissisme. De telles attaques ne l’atteignaient guère : il avait déjà eu une histoire d’amour avec lui-même, qui avait demandé une bonne part de sa capacité à aimer. Il n’était plus aussi enchanté de se fréquenter, en fait. Il trouvait ses réactions quotidiennes sans intérêt : elles ressemblaient de plus en plus à celles des autres. p.18 D’autres boxeurs avaient une présence plus vaste qu’eux, ils avaient du charisme à offrir. Foreman, lui, avait du silence. Cela vibrait autour de lui, en silence. Il n’avait pas vu d’hommes pareils depuis trente ans, ou plus. Depuis l’été où il avait travaillé dans un hôpital psychiatrique, Norman n’avait plus approché quiconque pouvant rester aussi longtemps debout sans un geste, mains dans les poches, avec des coffres de silence dans…

Leurs enfants après eux
Littérature / février 12, 2019

Nicolas MATHIEU. Leurs enfants après eux (2018) Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés, de fils tués sur la route, sans compter ceux qui s’étaient fait la malle. C’était ce truc qui passait en boucle sur M6. En général, ça donnait envie de casser une guitare ou de foutre le feu à son bahut, mais là, au contraire, chacun se recueillit. C’était presque encore neuf, un titre qui venait d’une ville américaine et rouillée pareil, une ville de merde perdue très loin là-bas, où des petits blancs crades buvaient des bières bon marché dans leurs chemises à carreaux. Et cette chanson, comme un virus, se répandait partout où il existait des fils de prolos mal fichus, des ados véreux, des rebuts de la crise, des filles mères, des releuleuh en mob, des fumeurs de shit et des élèves de Segpa. A Berlin, un mur était tombé et la paix, déjà, s’annonçait comme un épouvantable rouleau compresseur. Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans…

Le théâtre de Sabbath
Littérature / janvier 4, 2019

Philip ROTH.Le théâtre de Sabbath (1995) Le problème que représentait sa vie ne serait jamais résolu. Sa vie n’était pas de celles dont les objectifs sont clairs ou dont les voies sont claires, où il est possible de dire : « Ceci est essentiel et cela n’est pas essentiel, ça je ne le ferai pas parce que je ne peux pas le supporter, et ça je le ferai parce que je peux le supporter. » Il était impossible de démêler une existence dans laquelle la rébellion était la seule règle et la première des distractions. Depuis des années, il ne lisait plus le journal et n’écoutait les nouvelles que s’il ne pouvait faire autrement. Les informations ne lui apprenaient rien. Les informations étaient faites pour que les gens en discutent et, indifférent aux ronronnements et aux conventions du cours normal des choses, Sabbath n’avait aucune envie de parler aux autres. Ca ne l’intéressait pas de savoir qui faisait la guerre à qui ou à quel endroit un avion s’était écrasé et ce qui était arrivé au Bangladesh. Il ne voulait même pas savoir qui était président des Etats-Unis. Il préférait baiser Drenka, il préférait baiser n’importe qui, plutôt que de…