La culture des individus

janvier 28, 2018

La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi. Bernard LAHIRE, Paris : La Découverte, 2006, 778 p.

Dans cette somme – que je recommande fortement – rassemblant des dizaines d’entretiens, Bernard LAHIRE s’attache à déconstruire la vision souvent trop simpliste des inégalités culturelles entre groupes sociaux. Il entend démontrer que le tableau visant à présenter les groupes sociaux comme porteurs de pratiques culturelles homogènes : en haut de l’échelle, pratiquant une « culture légitime » ou « haute culture » les classes dominantes cultivées, et en bas de l’échelle, des classes défavorisées tenues à distance de la culture légitime. En fait, la frontière entre « haute culture » et « culture populaire » ou « peu légitime » traverse les individus eux-mêmes, dont l’immense majorité associe des pratiques culturelles légitimes et peu légitimes. Les profils culturels homogènes (ou consonants) s’avèrent en fait assez nettement minoritaires, et la plupart des individus adopte des pratiques culturelles variées, à l’exemple parlant du philosophe Wittgenstein qui était un grand amateur de westerns.

Si Lahire ne nie pas que le capital culturel des individus est un facteur de domination des classes favorisées sur les classes populaires, il démontre que les individus sont eux-mêmes le champ de luttes de classement, entre haute et basse culture, entre forte légitimité et auto-dénigrement de ses propres pratiques.

Dans des sociétés fortement différenciées, les individus sont exposés à de multiples formes de socialisations (ou d’influences sociales) et sont en quelque sorte composés d’une multitude de « soi sociaux ». Chaque individu n’est donc en rien réductible aux pratiques de son groupe ou de sa classe sociale et s’avère marqué par les différents espaces de socialisation qu’il fréquente ou traverse au cours de son existence (influences familiales, amoureuses, scolaires, amicales, professionnelles, associatives, etc.).

Lahire aborde également en début d’ouvrage la construction historique des hiérarchies culturelles. Les formes culturelles accèdent à la légitimité en se débarrassant de leurs attributs de culture « chaude » : la participation active du public au spectacle ou à la représentation est progressivement écartée et la séparation entre artistes et public se marque davantage (on joue dans des lieux dédiés et plus dans la rue…), un appareil critique s’élabore progressivement, etc. Le cinéma, la BD, le rap, etc. ont traversé ces évolutions.

Lahire consacre un chapitre sur l’effet des mobilités sociales sur les pratiques culturelles et le fait que les profils des individus deviennent plus dissonants quand ils sont en mobilité. De même, Lahire met en évidence une forme de perte de légitimité des pratiques culturelles les plus « reconnues » et une propension plus grande au mélange des genres.

Quelques citations marquantes :

« L’ensemble des activités sous influence d’autrui, avec autrui ou pour autrui pose le problème du rapport complexe entre les pratiques et les goûts, et le problème de la formation éventuelle des goûts à travers les pratiques. […] Qu’est-ce qui relève de la sphère des pratiques sans goût particulier et qu’est-ce qui relève de la sphère des préférences personnelles ? Comment de simples pratiques avec ou pour autrui peuvent-elles se convertir en goûts personnels ? On sait que, dans la socialisation enfantine, la pratique (décidée, organisée par les adultes) précède toujours le goût et en est la condition. Mais qu’en est-il chez les adultes ? » (p. 496)

« Excepté la partie la plus investie des professionnels de la haute culture et de sa diffusion, coproducteurs des normes légitimes qui n’ont aucun « effort » particulier à faire (et notamment d’effort d’autosurveillance) pour s’orienter vers les produits culturels les plus légitimes et se tenir à l’écart des pratiques les plus illégitimes, nombre des membres de la classe dominante sont eux-mêmes dominés par des normes dominantes qu’ils n’ont pas eux-mêmes produites, et peuvent vivre la culture, à un moment ou à un autre, comme une sorte de devoir à accomplir, devoir auquel ils peuvent se permettre d’échapper de temps à autre pour « se reposer » « . (p. 629)

« L’interprétation sociologique d’une offre musicale comme celle que propose André Rieu est particulièrement difficile tant la tentation légitimiste est grande. Le point de vue légitimiste soulignera aisément la dimension stratégique, commerciale et publicitaire de l’entreprise afin de démontrer le caractère peu « authentique » de la démarche musicale, mettra en cause la défiguration des oeuvres classiques et le manque de respect à leur égard que représentent arrangements, ajouts et coupures, mettra en exergue le fait que le musicien cantonne en fin de compte son public dans un répertoire déjà largement vulgarisé plutôt que de véritablement lui ouvrir les portes d’un répertoire inédit, ou encore critiquera la confusion des genres qui est à l’oeuvre (mêler variété et classique, musique savante, sérieuse et pantalonnades scéniques, etc.). Et l’on trouve à propos de tels mélanges musicaux les mêmes reproches que ceux adressés aux adaptateurs du théâtre de Shakespeare de la première moitié du XIXe siècle en Amérique, qui l’ont rendu populaire en le transformant et en l’insérant dans un univers composé de magiciens, de danseurs, de chanteurs, d’acrobates, de ménestrels et de comiques […]. L’ensemble des arguments légitimistes ne peut cependant faire oublier qu’André Rieu, comme les promoteurs d’un Shakespeare populaire avant lui, opère objectivement un travail de familiarisation de certains thèmes musicaux classiques auprès d’un public que les cadres et les formes les plus académiques, savants et sérieux rebutent et maintiennent ordinairement à distance. Défiguration ou popularisation ? Affaire de point de vue sur un verre à moitié plein et à moitié vide. Mais la connaissance sociologique et historique permet de rappeler que les politiques de démocratisation qui entendent apporter la « grande culture » jusqu’au peuple sans rien vouloir concéder sur rien (lieux, cadres, formes, manières, contenus, etc.) ont toujours payé le prix de leur illusion sociale : « l’élitisme pour tous », qui, comme tout oxymore, est rhétoriquement séduisant du fait de l’association improbable des contraires, doit s’évaluer lucidement à l’aune de quarante ans de mesure des inégalités sociales d’accès à la culture. » (p. 650)

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