La mezzanine

février 21, 2021

Nicholson Baker. La mezzanine, Paris : Robert Laffont, 201 (1e éd. 1990), 245 p. (Pavillons Poche)

A l’instant même où je donnais subitement sur plus de ciel bleu que de camion vert, je me rappelai que quand j’étais petit, je m’étais beaucoup intéressé au fait que n’importe quel objet, pour grossier, rouillé, sale ou discrédité qu’il fût, prenait fière allure si on le disposait sur un tissu blanc, ou sur un quelconque support propre. Cette pensée m’apparut simplement précédée des mots « quand j’étais petit », et de l’image d’une certaine cheville rouillée provenant d’un rail de chemin de fer que j’avais trouvée et disposée sur le sol de ciment du garage, soigneusement balayé. (La poussière de garage pénètre dans les imperfections du ciment, quand on la balaie, et forme un revêtement lisse et doux.) Cette astuce du support propre, que j’avais découverte vers l’âge de huit ans, ne s’appliquait pas uniquement à mes possessions personnelles, comme cet ensemble de brachiopodes fossilisés que j’avais installé sur un carton de chemise blanc, mais aussi aux objets de musée : si les conservateurs disposent géodes, paires de lunettes des Premiers Américains et décrottoirs de bottes dans un écrin de velours noir ou gris, c’est que n’importe quel détail du monde peut, si on le fait suffisamment ressortir, acquérir sa véritable stature d’objet méritant l’attention.

p. 73

Quand vous quittez un boulot, l’une des décisions les plus difficiles à prendre en rangeant votre bureau est de statuer sur le sort d’une boîte de 958 cartes de visite sentant bon l’encre fraîche. Vous ne pouvez pas les jeter : avec la plaque portant votre nom et quelques feuilles de paye, elles vous fournissent la preuve qu’à une époque vous êtes venu chaque jour dans cet immeuble et que vous y avez résolu des problèmes compliqués et absorbants. Ces problèmes, malheureusement, qui vous obsédèrent, qui vous clouèrent tard le soir à votre bureau, dont vous parlâtes tout haut dans votre sommeil, se révèlent sans intérêt aucun : quinze jours après votre départ, ils ne représentent plus que des boulettes inertes d’un cinquantième de leur taille d’origine. Vous êtes incapable d’en retrouver la véritable signification, car on dirait que seul le rythme 5/2 de la semaine de travail donnait à chaque crise son fascinant caractère de complexité, tous échelons confondus. Parallèlement, au moment où s’évanouissent les problèmes que vous étiez payé pour résoudre, le signe de tête du gardien, son registre des arrivées, la montée en escalator, les objets posés sur votre bureau, la vue des bureaux de vos collègues, leurs visages observés sous des angles particuliers, la décoration des toilettes, tout cela prend miraculeusement de l’ampleur : et c’est ainsi que s’inversent le principal et l’accessoire.

pp. 166-167

Pas de commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *