La République coloniale

avril 5, 2017

La République coloniale. Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD, Françoise VERGES. Paris : Hachette Littérature, 2006, 174 p. (Pluriel)

Cet essai entend mettre en évidence comment le projet colonial français a bel et bien été partie intégrante du projet républicain et s’attache à examiner comment a pu se développer cet incroyable paradoxe entre d’une part une République affirmant l’universalisme de ses valeurs (liberté, égalité, auto-détermination des peuples) tout en menant d’autre part une politique expansionniste fondée sur la discrimination, l’exploitation et la répression.

Au nom de l’universalisme de ses valeurs, la France est allée asservir des peuples entiers pour les libérer malgré eux s’il le fallait, leur apporter les bienfaits de la civilisation occidentale (forcément supérieure) qu’ils l’aient ou non voulu. Toute rébellion de l’indigène est alors forcément perçue comme marque d’ingratitude devant être sévèrement réprimée. Les auteurs soulignent par exemple comment la libération des femmes des pays colonisés a pu servir de prétexte pour justifier la mise sous tutelle de populations entières, la République se posant en défenseure des droits des femmes (sans leur reconnaître le droit de vote sur son propre sol) contre la brutalité largement dénoncée des mœurs indigènes.

L’ouvrage expose son propos de façon limpide et sans manichéisme. Les auteurs ne manquent pas de rappeler la force d’attraction des valeurs de la République auprès des peuples colonisés et de leurs élites, formées justement dans l’amour de ces valeurs mais se heurtant nécessairement à un mur lorsqu’il s’agissait d’en réclamer l’application pour leur propre sort.

Les auteurs rappellent évidemment le poids du racisme pour tenir ensemble le paradoxe mentionné plus haut, et le partage très large de ces valeurs républicano-coloniales le long du spectre politique – de la gauche à la droite, de Hugo à Maurras.

L’ouvrage insiste sur le poids de la mémoire refoulée du colonialisme et le fait que ce lien consubstantiel entre expansion coloniale et projet républicain soit aujourd’hui largement occulté. Les crimes du colonialisme sont présentés souvent comme le fait de quelques « brebis égarées » et leur évocation est le plus souvent contre-balancée par la mention des efforts de la France pour développer ses colonies et l’incurie des pays ex-colonisés depuis leur indépendance. Le poids de la guerre d’Algérie dans la mémoire nationale a également tendu à faire se focaliser sur les crimes commis pendant cette période comme une sorte d’ « exception monstrueuse » alors que la monstruosité de la répression était liée indissolublement au projet colonial, et se retrouve dans la plupart des anciennes colonies.

Parmi les éléments que j’ai découverts grâce à cet ouvrage, j’ai appris par exemple que lorsque la République abolit l’esclavage une première fois en 1794, cette réforme fut appliquée inégalement et que le corps d’émissaires de la métropole envoyée par exemple à l’île Maurice se vit opposer une fin de non-recevoir des colons esclavagistes alors sur place et l’Assemblée coloniale de l’île refusa purement et simplement d’appliquer le décret. Aucune mesure de rétorsion ne fut prise par la République, qui avait certes d’autres soucis de son côté, entre guerre civile et guerres extérieures. J’ai aussi appris que la République envoya ses réprouvés peupler les colonies (opposants politiques, forçats divers…) pour parfois expressément s’en débarrasser.

La compréhension du fait colonial semble particulièrement nécessaire au vu de nombre d’événements de l’actualité française la plus brûlante : crise en Guyane, propos de campagne de différents candidats à la Présidence sur la colonisation, ressentiments des populations originaires des pays ex-colonisés, politique extérieure africaine de la France, rapport à l’Islam et préjugés sur les musulmans, etc.

 

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