Marianne et les colonies

mai 24, 2017

Marianne et les colonies. Gilles MANCERON. Paris : La Découverte, 2005, 317 p.

Marianne et les coloniesLa première colonisation française remonte à la monarchie absolue.

XVIIe-XVIIIe s. : colonisation française peu développée en Afrique à part quelques comptoirs côtiers. La colonisation se situe en Amérique, dans les Caraïbes ou dans l’océan Indien (Maurice, Réunion). Depuis Colbert, les colonies dépendent du ministère de la Marine ; l’absolutisme y est encore plus prégnant qu’en métropole (ex : St-Domingue est interdit aux Juifs et aux protestants). L’esclavage est encouragé par la monarchie pour développer l’exploitation du sucre dans les Antilles.

Colbert impulse l’esclavage et la traite via la création de compagnies d’Etat et les primes à la traite pour les marchands (ordonnance royale de 1672 : versement d’une prime de 13 livres pour « tout nègre importé aux colonies». Le commerce triangulaire permettait aux marchands de décrocher des profits hors normes, variant de 300 à 2000%. L’exploitation du sucre représentait une source de revenus très importante pour la monarchie.

St-Domingue = fleuron des colonies. En 1789, environ 500 000 habitants dont 90% d’esclaves. 20% du commerce extérieur français en valeur à la même époque. + de décès que de naissances : déséquilibre démographique sciemment entretenu avec le « renouvellement » régulier du stock d’esclaves. Les premières condamnations du système se font jour au début du XVIIIe siècle en même temps que montent les critiques contre l’absolutisme. Critiques fortes de l’esclavage et des colonies chez les philosophes des Lumières (Rousseau, Diderot, Montesquieu, Condorcet…). Le mouvement pour les Droits de l’homme s’accompagne d’un discours abolitionniste.

La Révolution française

1788 : société des Amis des Noirs (Mirabeau, Brissot, Lavoisier…). Les Lumières souhaitent l’application des Droits de l’homme dans les colonies. Forte opposition du pouvoir royal et des représentants des intérêts des colonies à l’Assemblée (Malouet, Barnave…).

Mai 1791 : débat houleux à l’Assemblée sur l’application des Droits de l’homme aux colonies. Ce débat débouche sur une demi-mesure : la citoyenneté est accordée uniquement aux Noirs nés de parents libres mais le veto royal bloque quand même l’application du texte.

La Constitution du 03/09/1791 met explicitement hors de son champ d’application les colonies.

Fin août 1791 : insurrection armée d’esclaves et d’affranchis à St-Domingue. Sonthonax et Polverel abolissent l’esclavage dans l’île en août-septembre 1793.

04/02/1794 : la Convention vote l’abolition de l’esclavage. Entre 1796 et 1802, St-Dominigue évolue dans une quasi-indépendance, sous le gouvernement de Toussaint Louverture. Celui-ci ouvre par exemple les ports au commerce avec les USA et la GB. De plus en plus de députés de la Convention envisagent l’indépendance des colonies (Robespierre, abbé Grégoire, Camille Desmoulins, Condorcet…).

L’Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet

La Constitution de décembre 1799 replace les colonies sous un régime d’exception. Le 20/05/1802, Napoléon rétablit l’esclavage en Martinique et dans les possessions de l’océan Indien. En Guadeloupe, répression féroce (environ 10 000 morts) et rétablissement de l’esclavage en juillet 1802. Les troupes napoléoniennes s’attaquent à St-Domingue, Toussaint Louverture est arrêté et déporté en France où il meurt. Son successeur Dessalines parvient à vaincre les troupes françaises. Napoléon envoie Rochambeau qui, malgré de nombreuses exactions (chiens dressés pour dévorer les esclaves, noyades…) finit par se rendre aux Anglais pour ne pas tomber aux mains des insurgés. Proclamation de l’indépendance d’Haïti le 01/01/1804.

Le Code civil de 1805 instaure une réelle ségrégation raciale et juridique dans les colonies. Relance de la traite plus fort que jamais. Montée des discours racistes pour donner une justification pseudo-scientifiques à cette inégalité.

Accroissement de l’activité de la traite sous la Restauration. La France bénéficie du retrait de l’Angleterre qui a aboli la traite de son côté.

Abolition de l’esclavage finalement sous la IIe République (Victor Schoelcher) mais avec indemnisation des anciens propriétaires (ce que n’avait pas fait la Ie République) : l’esclave affranchit n’est plus vu comme un égal rétabli dans ses droits mais comme un inférieur auquel on accorde une faveur.

Second Empire et IIIe République

Relance d’une politique impérialiste (à l’instar des autres pays européens) : Tahiti, Cambodge, Nouvelle-Calédonie, Sénégal, Cochinchine… De nombreux républicains se rallient au principe des conquêtes coloniales.

Débat fondamental à la Chambre en 1885. Jules Ferry expose le devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures et la nécessité pour la France de prendre part aux conquêtes coloniales pour maintenir son rang de grande puissance et son influence. Le débat donne une majorité de seulement 2 voix pour autoriser l’ouverture de crédits pour la conquête du Tonkin et de Madagascar. On reconnaît de facto que les Droits de l’homme ne s’appliquent pas aux non-Blancs.

La fabrication du Sauvage

Travailler l’opinion pour qu’elle considère évidente la supériorité du Blanc sur les colonisés. On tourne donc ces peuples en ridicule (chansons, dessins…), on multiplie les expositions coloniales et les zoos humains.

Rôle majeur des exhibitions populaires, des spectacles, du music-hall, de la chanson, de l’illustration, de la littérature populaire pour construire l’image de Blancs civilisés apportant les lumières de la civilisation aux Noirs arriérés, sauvages, cannibales.

Construction d’un discours raciste biologique et pseudo-scientifique : travaux de Bertillon, Broca, Gobineau, Renan => notion de hiérarchie des races avec au sommet le Blanc européen.

L’expansion coloniale

Jusqu’à la conférence de Berlin de 1885, l’expansion coloniale  passe majoritairement par la négociation (inégale) et les jeux d’influence. A la conférence de Berlin, 14 pays occidentaux s’entendent pour éviter les litiges dans la conquêtes des territoires africains. On applique la règle de la terra nullius : les territoires sous gouvernance de peuples non-européens sont considérés sans maîtres. Effacement de tous les anciens traités qui auraient pu être conclus avec royaumes africains antérieurement.

Particularité française : justifier la conquête coloniale au nom des Droits de l’homme. On conquiert pour apporter l’égalité et la justice.

A partir de 1885, la colonisation est une suite de guerres et de conquêtes militaires qui rencontrent sans cesse des résistances des peuples colonisés : la IIIe République est en situation de guerre de façon quasiment perpétuelle.

Forte présence d’Africains enrôlés dans les troupes coloniales (anciens esclaves affranchis attirés par les soldes…) qui sont employés eux-mêmes pour réprimer les velléités de rébellion des peuples colonisés (comme à Madagascar par exemple).

L’Algérie.

Cas unique car colonie de peuplement (la seule avec l’Afrique du Sud). Intervention armée massive dès le lancement de la conquête en 1830. Cycle perpétuel de combats et de massacres entre 1830 et la chute d’Abd-el-Kader en 1847.

Bugeaud mène la politique de la terre brûlée : décide sciemment de s’attaquer aux moyens de production et de subsistance de la population algérienne. Pratique des « enfumades » : on enferme des populations entières dans des grottes et on les enfume…

1865 : senatus consulte de Louis Napoléon Bonaparte qui marque la différence de statut juridique entre colons et indigènes. 1870 : décret Crémieux (juifs = mêmes droits que les colons).

Les colons : très souvent républicains car nombreux proscrits de l’Empire. LNB aurait plutôt souhaité faire de l’Algérie un royaume arabe vassal de la France mais les colons souhaitent avoir la pleine maîtrise de l’administration du pays. La discrimination perdurera jusqu’au déclenchement de la guerre d’Algérie en 1954.

Les attitudes envers la colonisation

L’opposition à la colonisation existe mais demeure relativement marginale dans l’opinion, y compris chez les intellectuels. Beaucoup d’ambiguïtés chez des gens comme Victor Hugo ou chez les socialistes.

Globalement, acceptation des idées racistes sur la supériorité des Européens et la mission civilisatrice de la France. Occultation manifeste à l’opinion de la réalité des conquêtes coloniales : on présente une France bonne et généreuse apportant l’éducation, l’administration, le bien-être à des populations qui nous sont reconnaissantes. Edulcoration du langage (engagés, villages libres…) et rôle important des manuels scolaires.

Puissance des intérêts coloniaux : la République rechigne toujours à imposer des réformes auxquelles les colons pourraient s’opposer.

Effet de contagion : les colonies sont des zones hors du droit normal, dans lesquelles les normes acceptables de violence sont brouillées. Entraînement à la violence de nombreux militaires qui réutilisent ces méthodes répressives en métropole (cf. Papon par exemple).

Importance du travail forcé, y compris longtemps après l’abolition de l’esclavage. Les entreprises et les administrations coloniales achètent des hommes aux marchands d’esclaves pour les faire travailler sur les chemins de fer, les plantations de caoutchouc (AEF, Congo belge…). Le travail forcé est fortement utilisé par les grandes compagnies qui exploitent des concessions. 2 000 000 d’hommes non-libres en AOF en 1905.

En 1930, la France s’oppose à l’interdiction du travail obligatoire (avec la Belgique et le Portugal) lors de la conférence de Genève. Abolition en 1946.

L’utopie d’une colonisation démocratique a habité nombre d’administrateurs coloniaux (discours largement porté par l’école, qui vante une colonisation noble et désintéressée, non mue par de simples intérêts économiques).

Présence et ambiguïté de l’anti-colonialisme :

  • opposition des radicaux qui se rallieront franchement au colonialisme républicain. Même Blum pourra penser qu’il est légitime que les races supérieures guident les races inférieures.
  • opposition de nombreux économistes qui jugent que la colonisation est une aberration économique (comme J.B. Say)
  • opposition de nombreux socialistes mais critique l’exploitation capitaliste, l’impérialisme, le militarisme sans remettre en cause le racisme fondateur. La IIe Internationale se divise sur la question. De nombreux socialistes estiment qu’il est normal que les peuples supérieurs usent des ressources des peuples inférieurs pour leur propre développement économique.

L’invasion de l’Ethiopie par l’Italie fasciste en 1935 met la République face à ses contradictions. Comment condamner la colonisation italienne qui reprend les arguments employés par la République française colonialiste ? Problème : l’Ethiopie est bien membre de la Société des Nations (SDN)…

Après la décolonisation, on passe presque sans transition de la débauche de propagande au « trou noir mémoriel ». La colonisation est brutalement disqualifiée, figure un système dépassé et on fait comme si le discours de propagande et le racisme substantiel au système n’avaient jamais existé.

Faut-il voir dans les crimes coloniaux la préfiguration de la brutalité nazie ? Cf. génocide des Hereros de Namibie par les Allemands / répressions féroces subies par Madagascar…

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