Solénoïde

mai 17, 2020

Mircea Cartarescu Solénoïde, Éditions Noir sur Blanc : Paris, 2019, 791 p.

A chaque instant de notre vie, nous opérons des choix, ou nous sommes poussés par un souffle de vent dans une direction plutôt que dans une autre. La trajectoire de notre vie se solidifie sur notre passage, se fossilise et acquiert de la cohérence mais aussi la simplicité du destin, alors que nos vies qui auraient pu être, qui auraient pu se détacher à chaque instant de la gagnante, restent des lignes en pointillé, fantomatiques : des créodes, des différences de phase quantique, diaphanes et fascinantes comme des tiges qui végètent dans une serre. Je cligne des yeux et ma vie se ramifie, car j’aurais pu ne pas cligner et alors j’aurais été un autre, toujours plus éloigné de celui qui a cligné des yeux, comme s’éloignent des rues disposées en rayons autour d’une place étroite. A la fin, je serai enroulé comme par un cocon de fils translucides de milliards de vies virtuelles, de billions de voies sur lesquelles j’aurais pu m’engager, changeant de manière infinitésimale l’angle de progression. Nous nous retrouverons, après l’aventure d’une vie, mes milliards de moi, possibles, probables, accidentels et nécessaires, chacun arrivé au bout de son histoire, et nous nous raconterons nos réussites et nos échecs, les aventures et les moments d’ennui, la grâce et la honte.

pp. 40-41

La bibliothèque était minuscule. C’était tout juste un renfoncement où se tenait le bibliothécaire, la seule personne entièrement grise que j’aie jamais rencontrée (des cheveux gris, des yeux gris, la peau grise), et une pièce avec des rayonnages sur tous les murs. Je crois que j’étais le seul lecteur de la bibliothèque. En tout cas, jamais je n’y ai vu entrer quelqu’un d’autre. Parfois, je m’imaginais même que la bibliothèque et l’homme silencieux à sa barre n’étaient là que pour moi.

p. 138

Aucun roman n’a jamais montré le moindre chemin à suivre, mais absolument tous se résorbent dans l’inutile néant de la littérature. Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. Les seuls textes qui devraient jamais être lus sont les textes non artistiques et non littéraires, les textes âpres et impossibles à saisir, ceux que leurs auteurs ont eu la folie d’écrire, mais qui ont jailli de leur démence, de leur tristesse et de leur désespoir comme des sources d’eau vive. Isachar. Hermanan. Le Horla. Malte. Et les centaines de voix sans visage qui ont écrit sur chaque page le seul mot qui compte : je. Jamais il, jamais elle, jamais tu. Je, section dans le temps de l’impossible quatrième personne.

p. 267

J’ai toujours cru qu’il n’était pas possible de parler de choses qui disent réellement quelque chose de toi. En face-à-face, ça ne fonctionne pas. C’est pourquoi j’écris au lieu de parler. Quand tu es en face, les yeux dans les yeux de ton prochain, c’est comme si en réalité ton visage était plongé dans son visage et que tes yeux étaient enfermés comme dans des boîtes sphériques, dans ses yeux, et c’est alors que tu perçois le mur infranchissable qui existe entre vos deux esprits (« Elle ressemble à quoi ta couleur bleue ? » , « Comment ressentir ta rage de dents ? »), c’est pour cela que les gens se sont dit les choses importantes à travers les livres, car tout livre présuppose une absence, d’un côté ou de l’autre : quand il est écrit, c’est en absence du lecteur. Quand il est lu, c’est en absence de l’écrivain. Ainsi disparaissent la nausée et l’abjection du face-à-face entre le juge et le condamné.

p. 324

Il était si seul que son corps ne faisait même plus d’ombre.

p. 557

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