Connemara
Dernières lectures , Littérature / octobre 27, 2022

Nicolas Mathieu Connemara, Arles : Actes Sud, 2022, 395 p. Hélène et Christophe sont à l’âge où un visage peut devenir un sentiment. Ça leur fait ça avec Christophe, mais aussi avec Mathieu Simon ou Jérémy Kieffer, qui sont tous plus âgés, mignons, et surtout cools, car vouloir être embrassée, c’est aussi vouloir participer d’une clique, ceux qui comptent, ont une bécane ou un scoot, portent les bons vêtements et sont invités aux fêtes exclusives qui s’organisent ici ou là. Plus tard, Hélène et sa copine passeront des heures délicieuses à souffrir sur leur lit en écoutant Whitney Houston ou Phil Collins, désespérées et alanguies. Elles apprendront les paroles par cœur, elles chanteront à la récré, elles fumeront en cachette. Les chansons d’amour ont précisément été inventées pour ça, ressasser son drame et faire vivre ce théâtre d’ombres des grands sentiments, un garçon qui vous frôle, une nuque en classe de SVT, n’importe quoi p. 82 L’adolescence est un assassinat prémédité de longue date et le cadavre de leur famille telle qu’elle fut gît déjà sur le bord du chemin. Il faut désormais réinventer des rôles, admettre des distances nouvelles, composer avec les monstruosités et les ruades. Le corps est…

Forêt obscure
Dernières lectures , Littérature / janvier 8, 2022

Nicole Krauss. Forêt obscure, Paris : Éditions de l’Olivier, 2018, 283 p. Un calme profond, insolite, s’était abattu sur toute chose, comme cela se produit avant l’arrivée de phénomènes météorologiques violents. Puis le vent tourna et s’engouffra en lui. p. 19 Je ne m’étais jamais autorisée à croire en Dieu mais j’imaginais facilement pourquoi les théories du multivers pouvaient passionner un certain type d’individus. Le fait de dire que tout était peut-être vrai quelque part, non seulement exhalait déjà un parfum d’évasion, mais rendait la moindre recherche vaine, puisque toutes les conclusions devenaient pareillement valables. Une partie de la crainte que nous ressentons face à l’inconnu ne vient-elle pas de l’intuition que s’il pénétrait enfin en nous et nous devenait connu, nous en serions modifiés ? En observant les étoiles, nous mesurons notre propre incomplétude, notre éternel inachèvement, c’est-à-dire notre potentiel de changement, voire de transformation. Le fait que notre espèce se distingue des autres par son désir et sa capacité de changement est intimement lié à notre aptitude à reconnaître les limites de notre entendement et à contempler l’insondable. Mais dans un multivers, les concepts de connu et d’inconnu deviennent caducs, car tout est à la fois connu et…

La mezzanine
Dernières lectures , Littérature / février 21, 2021

Nicholson Baker. La mezzanine, Paris : Robert Laffont, 2008 (1e éd. 1990), 245 p. (Pavillons Poche) A l’instant même où je donnais subitement sur plus de ciel bleu que de camion vert, je me rappelai que quand j’étais petit, je m’étais beaucoup intéressé au fait que n’importe quel objet, pour grossier, rouillé, sale ou discrédité qu’il fût, prenait fière allure si on le disposait sur un tissu blanc, ou sur un quelconque support propre. Cette pensée m’apparut simplement précédée des mots « quand j’étais petit », et de l’image d’une certaine cheville rouillée provenant d’un rail de chemin de fer que j’avais trouvée et disposée sur le sol de ciment du garage, soigneusement balayé. (La poussière de garage pénètre dans les imperfections du ciment, quand on la balaie, et forme un revêtement lisse et doux.) Cette astuce du support propre, que j’avais découverte vers l’âge de huit ans, ne s’appliquait pas uniquement à mes possessions personnelles, comme cet ensemble de brachiopodes fossilisés que j’avais installé sur un carton de chemise blanc, mais aussi aux objets de musée : si les conservateurs disposent géodes, paires de lunettes des Premiers Américains et décrottoirs de bottes dans un écrin de velours noir ou gris, c’est…

Il était une ville
Dernières lectures , Littérature / février 2, 2021

Thomas B. Reverdy Il était une ville, Paris : Flammarion, 2015, 270 p. Il aurait fallu crier pour s’entendre mais la peur, l’excitation, la fascination pour le feu, la stupéfaction devant ses ravages, l’inquiétude, ce mélange de jubilation et d’angoisse qu’on appelle l’inquiétude, d’être les auteurs en quelque sorte d’un événement trop grand pour eux, tout cela leur fermait la bouche et le coeur. Et quoi crier, quand on ne sait même pas bien ce que l’on ressent au juste, si ce n’est un frisson d’effroi qui n’a pas de nom. Jouissance du mal, plaisir coupable, ce ne sont pas des sentiments de gosses. Mais peur sans doute, peur, non pas du péché dont ils étaient innocents, mais que ce soit si facile. Que personne n’ait pu l’arrêter. p. 31 Il y a plein de raisons d’en vouloir à son employeur, si ce n’est à son entreprise.On peut se lasser, tout simplement. On dit « j’en ai fait le tour », comme si le travail n’était qu’un truc de hamster. C’est nous qui en avons fait notre cage, peut-être, mais on ne s’y supporte plus.On peut ne pas s’entendre avec les collègues. Ou alors ce sont eux, avec nous. On est asocial,…

Une histoire populaire du football
Dernières lectures , Essais , Histoire / janvier 24, 2021

Mickaël Corréia. Une histoire populaire du football, Paris : La Découverte, 2018, 408 p. L’ouvrage retrace une sorte d’histoire parallèle du football, nous emmenant aux différents temps et lieux où le football s’est fait terrain de luttes : sociales, coloniales, politiques, etc. On y retrouve, en vrac et sans exhaustivité : les premiers temps du football féminin au début du XXe siècle, avec notamment l’exemple des « Munitionnettes » en Angleterre. Durant la Première Guerre Mondiale, les hommes occupés au front, les femmes – en Angleterre comme ailleurs en Europe – sont mobilisées comme ouvrières dans les usines d’armement, sortant du rôle de mère au foyer que leur assignait la société victorienne. Pour relâcher la pression de conditions de travail éreintantes, le patronat favorise l’activité physique des ouvrières, à rebours des prétextes hygiénistes mobilisés jusque là pour leur en interdire la pratique. Des équipes féminines se forment, certaines de très bon niveau et accédant à une grande popularité, comme les Dick, Kerr Ladies de Preston. Le retour de bâton se fera ressentir dès le milieu des années 1920, le foot étant jugé bien peu convenable par la bonne société anglaise, et bien peu adaptée au rôle de femme au foyer et de…