Connemara

octobre 27, 2022

Nicolas Mathieu Connemara, Arles : Actes Sud, 2022, 395 p.

Hélène et Christophe sont à l’âge où un visage peut devenir un sentiment. Ça leur fait ça avec Christophe, mais aussi avec Mathieu Simon ou Jérémy Kieffer, qui sont tous plus âgés, mignons, et surtout cools, car vouloir être embrassée, c’est aussi vouloir participer d’une clique, ceux qui comptent, ont une bécane ou un scoot, portent les bons vêtements et sont invités aux fêtes exclusives qui s’organisent ici ou là. Plus tard, Hélène et sa copine passeront des heures délicieuses à souffrir sur leur lit en écoutant Whitney Houston ou Phil Collins, désespérées et alanguies. Elles apprendront les paroles par cœur, elles chanteront à la récré, elles fumeront en cachette. Les chansons d’amour ont précisément été inventées pour ça, ressasser son drame et faire vivre ce théâtre d’ombres des grands sentiments, un garçon qui vous frôle, une nuque en classe de SVT, n’importe quoi

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L’adolescence est un assassinat prémédité de longue date et le cadavre de leur famille telle qu’elle fut gît déjà sur le bord du chemin. Il faut désormais réinventer des rôles, admettre des distances nouvelles, composer avec les monstruosités et les ruades. Le corps est encore chaud. Il tressaille. Mais ce qui existait, l’enfance et ses tendresses évidentes, le règne indiscuté des adultes et la gamine pile au centre, le cocon et la ouate, les vacances à La Grande-Motte et les dimanches entre soi, tout cela vient de crever. On n’y reviendra plus.

Alors Mireille regarde sa fille. Elle l’envie, lui en veut, elle voudrait la toucher. L’amour au-dedans lui fait mal. Elle pense petite idiote, mon cœur, grande saucisse, ma chérie, pour qui tu te prends, ne t’en va pas. Elle est si fière. Elle a tellement de peine à lâcher. Ses yeux s’embuent, manquait plus que ça. Il faudrait pouvoir prendre le temps à rebours, remonter le fil. Quand elle avait dix ans, six ou trois. Même avant, ce corps hésitant sur ses deux pattes, petit robot au nez qui coule, la voix qui répète chaque mot, le petit poing potelé qui tient la cuillère et frappe le plan amovible de la chaise haute, ce sourire à deux incisives, le nez froncé, cet autre tout à soi.

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Passé un certain cap, se retenir de pisser ou de chialer, de s’endormir ou de trembler, tout cela devenait d’une extrême difficulté. Et Christophe, en regardant sa propre main sur le volant quand il conduisait, en constatant un poil inédit sur son oreille, ou le changement qui s’accomplissait sur sa peau, moins fine, plus sèche, se disait, voilà, je suis sur la pente, rien vécu et déjà tout démarre.

p. 321

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