Les gars du coin

décembre 22, 2020

Nicolas RENAHY. Les gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale, Paris : La Découverte, 2005, 284 p. (Textes à l’appui)

Nicolas RENAHY, Les gars du coin

Livre issu d’une enquête de terrain de plus de dix ans mené dans une commune rurale de Bourgogne. Enquête participative auprès d’un groupe d’amis et de leurs proches.

Nicolas RENAHY étudie les perspectives de la jeunesse rurale dans un contexte de recomposition économique, de désindustrialisation, de marginalisation progressive de la classe ouvrière.

La commune de Foulange (nom fictif) fut le site d’implantation d’une grande entreprise industrielle qui employait – dans un système paternaliste – les gens de la commune, de génération en génération. Ce paternalisme « fixait » les populations sur place et constituait un horizon de stabilité qui permettait aux familles de se projeter. Constitution aussi d’une culture ouvrière marquée par des lieux de socialisation (le club de football), une organisation de la cellule familiale marquée par la prédominance du modèle de la femme au foyer et de l’homme au travail (ouvrier).

Fermeture de l’usine en 1981 et création de deux nouvelles industries quasiment dans la foulée : une entreprise de fonderie employant essentiellement une main-d’œuvre masculine et une entreprise de câblerie employant essentiellement une main-d’œuvre féminine. Ces deux entreprises ont pu reprendre un certain nombre des anciens ouvriers mais avec quand même une forte réduction des effectifs. En conséquence, la commune a souffert d’un taux de chômage important et d’un fort exode pour aller trouver du travail ailleurs. En corollaire, diminution de la population immigrée de la commune faute d’emplois sur place. A noter aussi que les ancien syndicalistes de l’ancienne entreprise n’ont pas été repris dans les nouvelles structures, ce qui a contribué à démembrer la culture et les solidarités ouvrières.

Quelques éléments notables que je retiens de l’ouvrage :

  • le rôle du club de foot pour la socialisation de la commune et les difficultés de recrutement qui affaiblissement, dans un sens, l’identité communale : le club – face aux difficultés de recrutement et à monter suffisamment d’équipes – est obligé de se rapprocher des communes voisines. Les réputations/les sociabilités en vigueur dans le club de foot se retrouvent aussi à l’usine, puisque les joueurs phares de l’équipe sont souvent employés à l’usine.
  • précarité de l’emploi : les jeunes passent tous et toutes par des périodes de chômage avant de se fixer. Difficulté à trouver des emplois sur place. Les usines locales ont élargi leur périmètre géographique de recrutement et ne privilégient plus l’embauche des gens du village. Les perspectives professionnelles passent ainsi de plus en plus souvent par un départ de la commune, pour la ville la plus proche ou les communes alentours.
  • la difficulté à se fixer en couple ou à se fixer comme adulte : entrée plus tardive dans l’emploi, pas de stabilité financière, allers-retours fréquents entre domicile des parents et logements indépendants…
  • le modèle familial traditionnel hérité des générations antérieures (homme ouvrier travaillant à l’usine, femme au foyer, famille nombreuse) n’est plus reproductible. Les jeunes hommes se replient sur les ressources offertes par le fait d’être « du coin », leur capital d’autochtonie : importance des solidarités masculines et du groupe d’amis, pratiques de groupe (fêtes, sorties, sport et éventuellement conduites à risque comme consommation d’alcool ou de cannabis)…
  • l’auteur insiste sur l’importance du groupe d’amis et des solidarités masculines, en faisant le parallèle avec les groupes de jeunes de quartiers qui se rassemblent aussi pour tromper l’ennui ou l’anomie : identité ouvrière des parents dévalorisée, perspectives professionnelles réduites ou inexistantes conduisent à se réconforter/rassurer dans un entre-soi où sont aussi célébrées des formes de virilité, des pratiques de groupe, etc.
  • se produit ce que Nicolas RENAHY appelle une « délocalisation résidentielle des actifs » : la population de Foulange tend à vieillir, les entreprises du village embauchent à l’extérieur et les jeunes du coin doivent partir ailleurs pour travailler.
  • les « gars du coin » qui réussissent le mieux à l’école quittent aussi le village, et ne semblent plus rester sur place que les jeunes les plus désaffiliés ou en difficulté en terme d’insertion, de stabilité, etc.

Jusqu’à ce que les « restructurations » industrielles se systématisent à partir des années 1970 et viennent déstabiliser des pans entiers des économies occidentales, la stabilité des localisations d’emplois a favorisé la structuration des familles et des groupes résidentiels dépendant d’un site industriel donné. À Foulange, la superposition des scènes professionnelle et résidentielle, produit des pratiques de sédentarisation de la main-d’œuvre en cours dans la première moitié du xxe siècle, avait finalement permis de prolonger un certain genre de vie rural : en tant que mono-industrie, l’usine offrait un cadre localisé de reproduction sociale fait de pratiques établies (l’embauche prioritaire des enfants du personnel, l’apprentissage précoce d’un savoir-faire spécifique « sur le tas », etc.), de référents partagés (symbolisés lors des moments festifs, de voies connues d’ascension sociale (« monter » dans la hiérarchie usinière se traduisait directement sur la scène villageoise par le déménagement dans la « cité des chefs », puis par l’accession à la propriété).

Conclusion : p. 263

Les transformations de l’emploi et du travail dans la commune de Foulange ont profondément impacté l’univers social de la jeunesse du coin : perspectives professionnelles, familiales, amoureuses, etc.

« l’isolement géographique, qui était loin de constituer un handicap pour des populations ouvrières disposant somme toute d’un capital d’autochtonie monnayable sur un marché de l’emploi stabilisé, se transforme en isolement social lorsque l’économie se distend des réseaux localisés. »

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