Roberto Arlt, Les sept fous, Paris : éditions Cambourakis, 2019, 391 p. (édition originale : 1929) – Maintenant, quand je suis arrivé à la conclusion que Morgan, Rockefeller ou Ford étaient, grâce au pouvoir que l’argent leur conférait, quelque chose comme des dieux, je me suis rendu compte que la révolution sociale serait impossible sur terre, parce qu’un Rockefeller ou un Morgan pouvait détruire une race d’un seul geste, comme vous un nid de fourmis dans votre jardin.– A condition qu’ils aient le courage de le faire.– Le courage ? Je me suis demandé s’il était possible qu’un dieu renonce à ses pouvoirs… Je me suis demandé si un roi du cuivre ou du pétrole arriverait à se laisser dépouiller de ses flottes, de ses montagnes, de son or et de ses puits, et je me suis rendu compte que pour se priver de ce monde fabuleux il fallait avoir la spiritualité d’un Bouddha ou d’un Christ… et que eux, les dieux qui disposaient de toutes les forces, ne se laisseraient jamais évincer. Par conséquent, il devait se produire un événement énorme. (p. 197) Voilà ce qu’il y a de grandiose dans la théorie de l’Astrologue : les hommes ne…
Émile Zola L’argent, Paris : Librairie générale française, 1985, 543 p. (édition originale publiée en 1891) Comprenez donc que la spéculation, le jeu est le rouage central, le coeur même, dans une vaste affaire comme la nôtre. Oui ! il appelle le sang, il le prend partout par petits ruisseaux, l’amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens, établit une énorme circulation d’argent, qui est la vie même des grandes affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs qui en résultent, sont radicalement impossibles… C’est comme pour les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre elles, a-t-on assez répété qu’elles étaient des tripots et des coupe-gorge ! La vérité est que, sans elles, nous n’aurions ni les chemins de fer, ni aucune des énormes entreprises modernes, qui ont renouvelé le monde; car pas une fortune n’aurait suffi à les mener à bien, de même que pas un individu, ni même un groupe d’individus, n’aurait voulu en courir les risques. Les risques, tout est là, et la grandeur du but aussi. Il faut un projet vaste, dont l’ampleur saisisse l’imagination; il faut l’espoir d’un gain considérable, d’un coup de loterie qui décuple la mise de fonds, quand…
Peter Eeckhout, Les Incas : XIIIe-XVIe siècle, Paris : Tallandier, 2024, 526 p. L’auteur propose une synthèse des dernières découvertes et des relectures de l’histoire de l’empire inca permises par l’archéologie et les récentes avancées scientifiques (paléoclimatologie, études ADN, etc.). L’histoire de l’Empire inca a longtemps été tributaire des récits et des textes des colonisateurs européens. L’archéologie permet de vérifier ou d’infirmer ces récits et de remettre en cause la version standard, notamment de la chronologie impériale. A son apogée, l’Empire inca s’étendait sur près d’un million de kilomètres carrés, dans 4 grandes régions du sous-continent sud-américain : les Andes du Nord (Colombie), les Andes centrales (Pérou, Bolivie, Équateur), les Andes du Sud (Chili, Argentine) et les basses terres de l’Amazonie (Pérou, Bolivie). L’Empire a compté de neuf à dix millions de sujets, et rassemblait plus d’une centaine de peuples placés sous la domination des Incas. L’ontologie inca voyait les Incas comme vivant sur la Terre du milieu, entre le Ciel peuplé de divinités et le monde souterrain habité par les ancêtres. Rôles genrés : les genres masculin et féminin étaient perçus comme complémentaires et symétriques, selon un modèle de parallélisme des genres : les femmes sont descendantes d’une lignée…
Philippe Jaenada La désinvolture est une bien belle chose, Paris : Mialet-Barrault, 2024, 487 p. Avant de rejoindre la voiture, je descends vers la plage, je reste quelques instants sur la promenade. C’est la dernière fois, jusqu’à la fin de mon tour, que je vois l’eau, que j’entends le clapotis des vagues – qui m’accompagne tous les jours depuis le départ (sauf à Bagnères-de-Luchon – où je n’ai même pas fait de cure d’eau, car je suis en pleine forme). Ça ne me fera pas de mal, j’ai besoin de changer, j’ai envie de remonter vers le nord. Je me rends compte que je deviens grincheux, depuis Port-Vendres. Je ne sais pas si c’est que la Méditerranée a marqué pour moi le milieu (le mitan, dirait un écrivain véritable, plus raffiné que moi, en plissant les yeux pour savourer le mot) du parcours, ce moment où l’on est loin du début et loin de la fin, où l’on flanche ; ou que l’océan, la mer, quotidiennement, trop de mer, finit par mouiller l’esprit, amollir, affaiblir – un mal de mer de l’âme ; ou que la mentalité trop décontractée, indolente des gens du Sud ne me convient pas (je suis…
Antoine Lilti, L’invention de la célébrité : 1750-1850, Paris : Pluriel, 2022, 442 p. Le livre retrace la naissance de la célébrité dans son acception moderne dans l’Europe des Lumières. La célébrité, telle qu’on la connaît aujourd’hui, trouve son essor à la conjonction de plusieurs développements sociaux, culturels et techniques : l’essor de la presse imprimée, la reproduction des images qui permet à des figures d’être connues et reconnues par le plus grand nombre, le développement des nouvelles techniques publicitaires et la commercialisation des loisirs. Le livre passe en revue les différentes figures de la célébrité qui ont émergé entre 1750 et 1850 : écrivains (Voltaire, Byron), figures politiques (Mirabeau, Napoléon, Garibaldi ou George Washington), comédiens et artistes (Liszt, Talma, la comédienne britannique Sarah Siddons). L’auteur s’attarde plus particulièrement sur le cas de Jean-Jacques Rousseau, sorte de figure paradigmatique de toutes les dimensions de la célébrité. Rousseau donne à voir une célébrité autant recherchée que rejetée, notion ambivalente qui fait de la reconnaissance publique un poids et donne aux personnes devenus célèbres l’impression de ne plus s’appartenir. Antoine Lilti traite également de la célébrité politique, avec l’apparition du concept de popularité qui devient une composante essentielle du jeu démocratique.
Russell Banks American Darling, Actes Sud, 2005, 393 p. Mais j’avais passé trop de temps à me plonger dans ces romans et nouvelles du Sud, et pendant de nombreuses semaines de ce premier été ils m’ont fourni le miroir dans lequel je voyais l’endroit où j’étais venue et les gens, noirs et blancs, qui y vivaient. En fin de compte – et c’est ce qui se produit invariablement -, la littérature a été délogée par la réalité, mais pendant un certain temps ma vie quotidienne a connu la clarté, l’intensité et la certitude de la fiction (p. 23) Dans un premier temps nous parlions de masque à masque comme le font tous les amoureux – et ces longues heures de discussion, les semaines et les mois passant, transformaient peu à peu, atome par atome, le masque de l’autre en véritable visage et rendaient le masque qu’on portait soi-même aussi invisible à soi qu’à l’autre. C’était ainsi qu’on arrivait à ne plus sentir les masques et à renouveler la connaissance qu’on avait de soi. J’ai pensé : C’est donc cela, être amoureux ! Je comprends. On devient quelqu’un de tout neuf ! Quelqu’un d’inconnu. (p. 110) C’est cela, le véritable Rêve…
Milan Kundera L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, NRF, 2012, édition originale 1987, 394 p. Ce qu’elle avait rencontré inopinément dans cette église, ce n’était pas Dieu mais la beauté. En même temps, elle savait bien que cette église et ces litanies n’étaient pas belles en elles-mêmes, mais belles grâce à leur immatériel voisinage avec le Chantier de la jeunesse où elle passait ses jours dans le vacarme des chansons. La messe était belle de lui être apparue soudainement et clandestinement comme un monde trahi. Depuis, elle sait que la beauté est un monde trahi. On ne peut la rencontrer que lorsque ses persécuteurs l’ont oubliée par erreur quelque part. La beauté se cache derrière les décors d’un cortège du 1er mai. Pour la trouver, il faut crever la toile du décor. p. 142 Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs (comme Tomas et Sabina ont échangé le motif du chapeau melon) mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet…
Monica Sabolo La vie clandestine, Paris : Gallimard, 2022, 318 p. J’ai lu quelque part que le souvenir n’est pas le souvenir de l’instant T où l’événement a eu lieu, mais le souvenir de la dernière fois où le souvenir a surgi. Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs de souvenirs. p. 35 Contrairement à ce que tout le monde semble croire désormais, parler n’est pas toujours une bonne idée. Parler est dangereux. Les mots entraînent d’autres mots en retour. Des mots pour vous faire taire, vous faire passer l’envie de recommencer. Tant que je ne posais pas ces questions auxquelles, de toute manière, personne n’avait l’intention de répondre, je pouvais tenir debout. Le pire n’était pas certain. La violence n’était pas nommée, et je souriais comme on agite un drapeau blanc pour se soumettre au vainqueur. Il y avait néanmoins un prix à payer : je ne pouvais plus m’approcher de qui que ce fût. Dans une certaine mesure, j’emploie encore ce procédé aujourd’hui. Le meilleur moyen de ne pas être déçue, enragée ou désespérée par une réponse consiste encore à ne pas poser la question. p. 225 Je me demande si tous les messages qu’on envoie ne finissent…
Paul Auster Trilogie new-yorkaise, Arles : Actes Sud, 2017, 1e édition : 1987-1988, 445 p. Selon moi, don Quichotte se livrait à une expérience. Il voulait mesurer la crédulité de ses semblables. Etait-il possible, se demandait-il, de se dresser devant le monde et, avec la conviction la plus extrême, de vomir des mensonges et des bêtises ? De dire que des moulins à vent étaient des chevaliers, que la bassine d’un barbier était un heaume, que des marionnettes étaient des personnes en chair et en os ? Etait-il possible de persuader ceux qui l’écoutaient au point de leur faire approuver ses paroles alors même qu’ils ne le croyaient pas ? En d’autres termes, jusqu’à quel point les gens toléreraient-ils le blasphème pourvu qu’ils s’en divertissent ? La réponse est évidente, n’est-ce pas ? Jusqu’à n’importe quel point. La preuve en est que nous lisons encore ce livre. Il reste pour nous extrêmement amusant. Et c’est finalement tout ce qu’on veut d’un livre – être diverti. Cité de verre, p. 143 Mais les chances perdues font autant partie de la vie que les chances saisies, et une histoire ne peut s’attarder sur ce qui aurait pu avoir lieu. Revenants, p. 227…
Nicolas Mathieu Connemara, Arles : Actes Sud, 2022, 395 p. Hélène et Christophe sont à l’âge où un visage peut devenir un sentiment. Ça leur fait ça avec Christophe, mais aussi avec Mathieu Simon ou Jérémy Kieffer, qui sont tous plus âgés, mignons, et surtout cools, car vouloir être embrassée, c’est aussi vouloir participer d’une clique, ceux qui comptent, ont une bécane ou un scoot, portent les bons vêtements et sont invités aux fêtes exclusives qui s’organisent ici ou là. Plus tard, Hélène et sa copine passeront des heures délicieuses à souffrir sur leur lit en écoutant Whitney Houston ou Phil Collins, désespérées et alanguies. Elles apprendront les paroles par cœur, elles chanteront à la récré, elles fumeront en cachette. Les chansons d’amour ont précisément été inventées pour ça, ressasser son drame et faire vivre ce théâtre d’ombres des grands sentiments, un garçon qui vous frôle, une nuque en classe de SVT, n’importe quoi p. 82 L’adolescence est un assassinat prémédité de longue date et le cadavre de leur famille telle qu’elle fut gît déjà sur le bord du chemin. Il faut désormais réinventer des rôles, admettre des distances nouvelles, composer avec les monstruosités et les ruades. Le corps est…